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"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

lundi 25 juillet 2016

Les Mémoires de Zeus ~ Maurice Druon

« Espérer, c’est concevoir au seuil de chaque nuit l’œuvre du jour suivant. »

Résumé de la quatrième de couverture :

Moi, Zeus, roi des dieux, dieu des rois, je vais vous conter mon histoire…
A ceux qui pensent que vivre pour un dieu est aisé, je dis : « Détrompez-vous. » Aux mortels qui croient que notre vie n’est que volupté et délices, je dis : « Apprenez de votre erreur. »
Ne confondez pas ce que vous voudriez être avec ce que nous sommes.
Ayant échappé de justesse à l'infanticide, à cause d'une prophétie, j'ai grandi seul, caché sur une île. Peu à peu, je suis devenu homme et guidé par ma grand-mère Gaïa, j'ai concocté un plan afin de renverser mon père, Cronos, maître de l'Olympe. Seul, j'ai appris la vie, l'amour, la mort et la colère. J'ai levé une armée, j'ai réveillé les géants, j'ai libéré mes frères et mes soeurs. J'ai accompli mon destin...
Vous qui avez oublié, il est temps que je vous rappelle ce que nous avons vécu, alors que l’homme n’était encore qu’un enfant.
Moi, Zeus, j’ai fait un long somme… Je suis à présent réveillé.
Le livre est divisé en deux grandes époques, divisées en plusieurs époques, qui sont elles-mêmes divisées en petites parties dont l’intitulé résume ce qui va suivre. Il y a une préface et une « adresse aux mortels ». Le récit commence lorsque l’univers n’était que Chaos et se termine à l’époque où Homère écrivait.
La préface et l’adresse aux mortels sont encourageantes, elles donnent envie au lecteur de poursuivre et focalisent son attention. Le style est fluide, le narrateur utilise des termes modernes et fait des comparaisons avec notre siècle. Les sections sont petites, ce qui rend la lecture très agréable, on peut s’arrêter presque n’importe où. En ce qui concerne la mythologie, c’est presque une encyclopédie.
Rédiger les mémoires d’un dieu est quelque chose d’original. Les mythes antiques sont respectés, tout n’est pas romancé. La chronologie est bien définie, il est impossible de perdre le fil de la narration. Le fait que ce soit Zeus qui raconte ajoute de la romance, de l’humour et une touche de poésie, ce n’est pas seulement un livre sur la mythologie. Il est le point de vue externe dont nous avons besoin pour nous critiquer, d’autant qu’il a une grande expérience et que finalement il ressemble à un homme dans son comportement. On ne se sent pas à distance de ce narrateur étonnant, il nous raconte des choses incroyables, mais comme s’il buvait un café en notre compagnie et c’est très agréable.
Le vocabulaire est riche, détaillé, propice à l’imagination. Quelques digressions du narrateur nous montrent un Zeus savant et curieux. Il se présente parfois philosophe et nous donne matière à réfléchir sur de nombreux sujets comme la religion, la société, le savoir-vivre … Les personnages sont très nombreux mais Zeus accorde à chacun d’eux une intention particulière à un moment de son récit. La relation qu'il entretient avec Mémoire est particulièrement intéressante.
Petit point négatif : il n’y a pas de sommaire. Quand on ne connait pas beaucoup la mythologie et qu’on veut retrouver un passage particulier, il faut se remémorer vers quelle époque cela se passe.
Extrait :

« Mortels mes fils, vous qui n’apparaissez que pour disparaître, vous que reprend inexorablement la force qui vous créa, vous, les condamnés dès votre premier cri, vous pour qui tout bonheur d’être, de projeter, d’agir, toute grâce d’aimer, sont constamment traversés par la hantise de l’instant où les mâchoires du Temps se refermeront sur vous, voilà qui nous rapproche et nous aide à nous comprendre. »
Le mot de la fin :

Un très bon livre, divertissant et instructif. Chaque phrase est un enseignement, tant sur la mythologie que sur la façon dont nous vivons aujourd’hui et que Zeus commente.

dimanche 17 juillet 2016

Comédie française. Ça a débuté comme ça… ~ Fabrice Luchini

« Je suis une femme du monde moi, je tapine à mes horaires, comme disait Céline. »

Résumé de la quatrième de couverture :

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l’esprit et le panache de la langue française.
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d’immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l’air de notre temps – en racontant la fureur du Misanthrope à l’ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l’air d’une publicité pour Dim.
Il a quitté l’école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd’hui l’un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L’Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d’une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
Il ne s’agit pas d’une autobiographie à proprement parler. Divisé en chapitres, cet ouvrage offre à la fois des souvenirs d’enfance, des réflexions sur la culture, les médias, la littérature et l’évocation d’événements qui se déroulent au moment de l’écriture. Une police de caractère différente sépare ces instants du reste du chapitre. Ils s’apparentent à des pages de journal de bord avec date et lieu. Le ton, le vocabulaire, les expressions et les citations sentent le Luchini, ils sont faits de sa pâte. On peut souligner le fait que la photographie de couverture est bien choisie, car elle pose Luchini avec douceur et ça change de d’habitude.
Les passages plus littéraires reprennent quelques moments de son spectacle Poésie ?. Les citations sont parfois très longues, jusqu’à plusieurs pages, ce qui est dommage car cela réduit les propos de l’auteur. De façon générale, le livre donne l’impression d’avoir subi un remplissage avec ces citations, les nombreuses répétitions dans le style de Luchini et ces pages de journal qui ne comportent parfois que deux lignes. De même, à la fin, une très longue bibliographie s’étale sur une dizaine de pages, il s’agit de la liste des livres cités. Elle parait longue, mais en réalité certaines références reviennent plusieurs fois car la citation ne provient pas de la même page dans l’édition originale. C’est encore, à mon sens, une façon de remplir simplement pour atteindre le nombre de pages voulu.
Heureusement, tout n’est pas dans cette veine. Luchini évoque plusieurs souvenirs de sa vie de jeune adulte, ses premiers rôles, son métier de coiffeur, la manière dont il appréhende la ville. Certaines anecdotes sont désormais très connues, mais c’est toujours un plaisir de les retrouver. L’auteur nous invite également à plonger dans son univers littéraire, avec ses auteurs favoris, La Fontaine, Molière, Rimbaud, Nietzsche. Il ne fait pas d’explications de texte style baccalauréat, il livre simplement ses impressions, car c’est bien ce qui ressort de tout cela, ces auteurs se sont imprimés en lui et l’ont modelé.
Extrait :

« À la lueur de Flaubert, à mon petit niveau, j’ai compris assez rapidement ce cirque immense qu’étaient les médias. Je ne vais pas être plus malin que les autres, mais je ne vais pas les servir. Et j’arrive en leur disant de manière chrétienne, je parle au nom du père, au nom de mes écrivains. Je suis tellement sûr de mes écrivains – Céline, Flaubert, La Fontaine, Molière – que je suis inébranlable, incontestable. Je parle de gens plus grands que moi. Je transforme leur question à la confidence du petit ego. Et puis c’est original, minoritaire. Ça n’habite pas tant que ça, l’œuvre d’art. Très peu de gens vont mal au point d’écouter Wagner et de lire Spinoza le matin. Il doit y en avoir 3500 en France. Si tu lis Spinoza le matin, si tu te tapes un Wagner le soir : tu ne fais pas de jogging, tu ne regardes pas le foot, tu ne bouffes pas, tu ne baises pas et tu ne vas pas bien. »
Le mot de la fin :

Un ouvrage qui pourra intéresser les fans de Luchini et de littérature, mais qui ne convaincra pas ceux qui ne l’apprécient pas ou ne le connaissent pas.

samedi 9 juillet 2016

Le Sermon sur la chute de Rome ~ Jérôme Ferrari

« Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? »

Résumé de la quatrième de couverture :

Dans un village corse perché loin de la côte, le bar local est en train de connaître une mutation profonde sous l’impulsion de ses nouveaux gérants. À la surprise générale, ces deux enfants du pays ont tourné le dos à de prometteuses études de philosophie sur le continent pour, fidèles aux enseignements de Leibniz, transformer un modeste débit de boissons en « meilleur des mondes possibles ». Mais c’est bientôt l’enfer en personne qui s’invite au comptoir, réactivant des blessures très anciennes ou conviant à d’irréversibles profanations des êtres assujettis à des rêves indigents de bonheur, et victimes, à leur insu, de la tragique propension de l’âme humaine à se corrompre.
Entrant, par-delà les siècles, en résonance avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres, Jérôme Ferrari jette, au fil d’une écriture somptueuse d’exigence, une lumière impitoyable sur la malédiction qui condamne les hommes à voir s’effondrer les mondes qu’ils édifient et à accomplir, ici-bas, leur part d’échec en refondant sans trêve, sur le sang ou les larmes, leurs impossibles mythologies.
L’auteur alterne entre deux intrigues, l’une se déroulant après la Première guerre mondiale et l’autre de nos jours, en Corse. La première suit Marcel, un homme qu’on voit grandir tout au long du roman. La seconde suit principalement Matthieu, petit-fils de Marcel, et Libero son meilleur ami. On ne comprend pas tout de suite que les deux histoires sont liées, ce qui garde une tension.
Le profil psychologique des personnages est savamment étudié. Le lecteur connait leurs pensées profondes et comprend leurs décisions, à la différence des autres personnages qui se questionnent. Cela crée une proximité immédiate et on se sent happé dans cette Corse si belle et authentique. Nos héros vivent des moments assez banals mais qui prennent une grande ampleur grâce à une immersion totale dans leur quotidien.
Matthieu et Marcel s’opposent et en même temps se battent pour garder ce qu’ils connaissent, leur monde avec son système, les relations entre les gens. Marcel vit pour ce qu’il a connu, sa famille décédée, le pays où il a vécu, la femme qu’il a aimée. Il ne parvient pas à comprendre son petit-fils, pas plus que ce dernier ne comprend son grand-père. Et ils se fuient.
Le bar tenu par Libero et Matthieu est un des lieux principaux et on ressent l’atmosphère comme si on était soi-même accoudé au comptoir. Les descriptions et les interactions des personnages lui confèrent une dimension incroyablement réaliste. C’est le genre d’ambiance qu’on n’apprécie pas toujours mais qui ne laisse en aucun cas indifférent.
L’auteur écrit avec souplesse et fluidité. Le vocabulaire est très riche sans être vraiment érudit, ce qui place ce roman à la portée de n’importe qui. Les phrases sont parfois très longues mais la ponctuation est bien présente, ce qui apporte du rythme et de nombreuses respirations. Cela donne l’impression de flotter à la surface d’une rivière plutôt calme. Il y a sept parties, la dernière étant plus une conclusion. Chaque partie est divisée en plusieurs chapitres (qui ne sont pas appelés comme tels) assez courts qui créent de petites unités de sens à l’intérieur du roman.
La fin n'est pas décevante, elle répond aux attentes qu'on peut avoir après une telle lecture.
Extrait :

« Libero avait d’abord cru qu’on venait de l’introduire dans le cœur battant du savoir, comme un initié qui a triomphé d’épreuves incompréhensibles au commun des mortels, et il ne pouvait pas s’avancer dans le grand hall de la Sorbonne sans se sentir empli de la fierté craintive qui signale la présence des dieux. Il emmenait avec lui sa mère illettrée, ses frères cultivateurs et bergers, tous ses ancêtres prisonniers de la nuit païenne de la Barbaggia qui tressaillaient de joie au fond de leurs tombeaux. »
Le mot de la fin :

Ce roman propose une véritable évasion au lecteur. Il demande une certaine concentration afin de prêter attention à chaque événement et de comprendre les liens qui unissent chaque partie.

samedi 2 juillet 2016

Fables ~ Ésope

« Cette fable montre qu’il n’y a rien de si parfait qui ne donne prise à la critique. »



325 fables sont présentées en version bilingue grec ancien et français. Une introduction rédigée par Émile Chambry donne des indications sur le contexte d’écriture, l’auteur Ésope ainsi que le genre de la fable.
C’est une vieille traduction qui date de 1967, tout est donc très littéral. L’accent est mis sur le sens et non sur la beauté du texte.
On parle souvent de La Fontaine, le grand fabuliste, mais la plupart de ses fables sont des reprises de celles d’Ésope avec quelques arrangements. À l’origine, les fables sont écrites dans un contexte social particulier, elles font parfois référence à des dieux grecs. Chacune comporte une morale sur un type de comportement à avoir en certaines circonstances, il s’agit vraiment de conseils pour le quotidien, ce ne sont pas de grandes idées sur la vertu.
Comme on n’a pas la certitude que toutes les fables aient été écrites ou au moins inventées par Ésope, Émile Chambry a fait le choix de ne sélectionner que les fables portant la mention « fable ésopique ».
Les textes sont courts, en prose, mêlant parfois dialogue et narration. Certaines morales nous semblent parfois justes, d’autres peuvent être déconcertantes, car elles ne font plus écho à ce que nous connaissons aujourd’hui, comme l’esclavage. Ces fables nous montrent que les Grecs avaient beaucoup d’humour et n’hésitaient pas à tourner en ridicule certains comportements. Mais surtout, elles mettent en avant des valeurs que notre société défend encore aujourd’hui et qui devraient nous parler à tous.
Extrait :

« Les loups et les chiens en guerre

Entre les loups et les chiens la haine se déchaina un jour. Les chiens élurent pour général un chien grec. Or celui-ci ne se pressait pas d’engager la bataille, malgré les violentes menaces des loups. “Savez-vous, leur dit-il, pourquoi je temporise ; c’est que toujours il convient de délibérer avant d’agir. Vous autres, vous êtes tous de même race et de même couleur ; mais nos soldats à nous ont des mœurs très variées et chacun a son pays dont il est fier. Même la couleur n’est pas uniforme et pareille pour tous : les uns sont noirs, les autres roux, d’autres blancs ou cendrés. Comment pourrais-je mener à la guerre des gens qui ne sont pas d’accord et qui sont dissemblables en tout ?”
Dans toutes les armées, c’est l’unité de volonté et de pensée qui assure la victoire sur les ennemis. »

Citation du début in « Zeus, Prométhée, Athéna et Momos »
Le mot de la fin :

Un recueil digne de ce nom qui donne un large aperçu de l’œuvre d’Esope et de sa capacité à cerner la nature humaine.