Citation

"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

jeudi 28 janvier 2016

Le Gueuloir ~ Maxime Vivas

« Dans les lieux où l’on trouve des gloires ou des fortunes, les beautés de ce genre-là sont des putes »




Résumé de la quatrième de couverture :

Si Rabelais, Hugo, Céline, Flaubert, Malraux, Molière, Esope, Proust, Diogène, Rimbaud et 90 autres écrivains se rencontraient.

Cent écrivains (disparus) de toutes les époques, dont six prix Goncourt, cinq prix Nobel, vingt Académiciens, sont réunis dans la grande galerie des Glaces du château de Versailles, dans l'attente de la désignation du "Meilleur écrivain mondial de tous les temps".
Ils déambulent, se saluent ou s'évitent, forniquent dans des recoins, s'apostrophent, médisent, se livrent à des critiques féroces portant sur les oeuvres ainsi que sur la personnalité, le physique, les moeurs de leurs confrères.
Tous les propos qui leur sont attribués sont authentiques.
Comme les délibérations du jury s'éternisent, Flaubert propose une séance de "gueuloir". Plusieurs s'y prêtent et, dans la cacophonie, des plagiats se révèlent, les polémiques rebondissent, les coups pleuvent.
Le concept m'a tout de suite intéressée. Le gueuloir renvoie à la pièce où Flaubert criait ses textes afin de les tester, voir leurs sonorités et si cela lui plait. Ici, les écrivains sont tous réunis dans la galerie des Glaces afin d'élire le meilleur d'entre eux. On compte heureusement quelques femmes parmi les hommes, comme George Sand ou Marguerite Duras. Ils ont vécu durant l'Antiquité, le Moyen-Age ou le XVIIIe siècle et sont prêts à tout pour recevoir le titre, même si cela signifie calomnier son voisin ou cirer les pompes du jury. Il y a bien sûr des passages narratifs mais entrecoupés de dialogues nourris et récurrents.
Le narrateur évolue au milieu de ce zoo littéraire accompagné d'une mystérieuse personne masquée qui se fait appelée Lamiga et d'un entarteur-auteur-à-compte-d'auteur. Ils s'amusent à provoquer des disputes entre les écrivains, à lancer des rumeurs, bref ils animent la soirée, la commentent et la pimentent. De nombreuses anecdotes sont glissées dans le texte, qui font bien sourire. Un autre passage très intéressant analyse les prix littéraires en France et les liens avec les éditeurs. Nos trois protagonistes comptent les points et délivrent régulièrement leurs pronostics. Ont-ils raison d'écarter Socrate, Villon et Rimbaud ?
Beaucoup d'écrivains prennent la parole tout au long de ce livre. Certains savent la garder longtemps, d'autres sont simplement mentionnés. Ce dernier fait m'a un peu embêtée car, comme toute lectrice, j'ai mes petits chouchous mais ils n'étaient pas tous exploités comme je l'aurais souhaité. Cela dit, faire parler cent écrivains plus le narrateur et ses deux mystérieux compagnons, ça fait pas mal de répliques à caser ! Une partie de l'histoire littéraire est condensée en même pas deux cents pages, quelques auteurs étrangers étant présents comme Shakespeare ou Dostoïevski. Tout lecteur pourra regretter l'absence de tel ou tel grand écrivain mais le jury ne pouvait pas inviter toutes les fines plumes de la littérature à Versailles. La basse-cour est déjà bien bruyante.
En revanche, je suis assez déçue sur la fin, je m'attendais à plus de rebondissements et à la réponse à la question que tout le monde se pose. Les dernières lignes sont bien trouvées mais j'aurais espéré plus d'éclats.
Autrement, la lecture est rapide, très agréable. L'auteur mêle à son propre texte des citations des écrivains auxquels il donne la voix. Il instaure ainsi un jeu avec le lecteur qui cherche dans quelle œuvre ou dans quel contexte l'écrivain a pu dire telle ou telle phrase.
Extrait :

On entendait :
« Molière, ce saltimbanque ? Plutôt crever »
« Camus n'a jamais eu qu'un critique objectif, et c'était un platane. »
« Est-ce que cet imbécile de Rousseau est sur la liste ? »
« Quelqu'un a-t-il repéré les toilettes ? »
[...]
« J'ai choisi Shakespeare : je n'ai jamais rien compris à ses tragédies »
« Désigner Rimbaud ? Ce drogué vérolé dépravé ? Plutôt ce cochon de Rabelais, ce voyou de Villon ou ce corrupteur de Socrate »
« Quel malheur de subir la loi de cet appareil de plus en plus urinaire, de moins en moins génital ! »
Le mot de la fin :

Un petit roman bien dense qui intéressera tous les passionnés de littérature et d'humour et qui vous donnera envie de relire vos classiques !

samedi 23 janvier 2016

Les Psaumes d'Isaak : Lamentation ~ Ken Scholes

« La vérité […] est une graine plantée dans un champ de pierres »




Résumé de la quatrième de couverture :

La cité de Windwir vient d'être anéantie, et avec elle la Grande Bibliothèque où reposait la mémoire du monde. L'onde de choc de cette catastrophe rompt les équilibres politiques et religieux des Terres Nommées, attise les convoitises, ravive les complots, met à mal les alliances. La guerre est inévitable. Rudolfo le roi tsigane, seigneur des Neuf Maisons Sylvestres, est le premier sur les lieux et recueille dans les ruines un automate de métal. Agité de sanglots et rongé par la culpabilité, celui-ci s'accuse d'être à l'origine du drame. Quel est son terrifiant secret ? A-t-il été manipulé ? Qui voulait la destruction de Windwir et pourquoi ? Mais voilà que Neb, un jeune moine orphelin qui a assisté à l'horreur, commence à faire des rêves prophétiques...
Ce livre me faisait de l'œil depuis pas mal de temps. Croisé par hasard dans ma bibliothèque, je n'ai pu m'empêcher de le prendre et je n'ai pas été déçue.
Ma première impression était plutôt mitigée. Je ne comprenais pas grand-chose, on rencontre tout un panel de personnages d'un coup, il y a peu d'indications sur l'histoire de cet univers, la géographie, les liens politiques... Tout est assez compliqué et encore plus avec la structure assez particulière. Chaque chapitre est divisé en sous-parties, chacune étant écrite du point de vue d'un des personnages. Ainsi, tout au long du roman, nous suivons sept personnages de façon plus ou moins régulière. C'est assez déroutant au début car le suspense monte vraiment et on attend le dénouement de chaque situation.
Mais après une centaine de pages, on s'habitue à cette structure et on y trouve son compte. En effet, cela permet de percevoir une scène sous deux points de vue et d'avoir les réactions des différents protagonistes. On se sent plus proche de ces derniers et on comprend mieux leurs décisions.
L'histoire est vraiment captivante. On part de la destruction d'une cité riche, capitale culturelle des Terres Nommées, et des conséquences désastreuses qu'elle engendre. Toutes les cartes politiques sont redistribuées et un complot se dessine derrière ces derniers événements, un complot ourdi par une personne qu'on ne soupçonne pas, et ce depuis plus d'années qu'on ne le pense. On passe de révélations en retournements de situation en même temps que les héros.
L'auteur connait les clefs du succès de la fantasy, ils ne ménagent pas ses personnages et n'hésite pas à les tuer, ce qui rend l'intrigue crédible. J'ai apprécié beaucoup de personnages, avec une préférence pour Rudolfo et Jin Li Tam, deux fortes têtes. J'espère en apprendre plus sur Hivers dans le deuxième tome. Celui qui m'intrigue le plus quant à son destin est bien sûr Isaak, l'automate retrouvé par Rudolfo. C'est une machine qui semble avoir de véritables sentiments humains, ce qui en fait un personnage très complexe, encore plus avec la tâche qui lui a été confiée. Chaque personnage a un rôle important à jouer, si bien qu'on ne peut absolument pas prévoir ce qui va se passer.
La magie n'est pas présente de façon ostentatoire, ce que j'ai apprécié. Certains objets et artefacts présentent des pouvoirs mais c'est assez restreint, l'accent est mis sur les relations entre les personnages. Cela évite d'être dans un univers trop foisonnant, ce qui rend la lecture agréable.
Extrait :

« Il ne fallut pas deux heures pour que l'apprenti enseigne les secrets de son art à Isaak. Quand Rudolfo regagna sa tente, l'homme de métal était assis devant la table et il examina les outils et parchemins posés devant lui. Le prisonnier avait disparu.
- Est-ce que tu en as appris suffisamment ? demanda Rudolfo.
Isaak leva les yeux vers lui.
- Oui, seigneur.
- Désires-tu le tuer toi-même ?
Les paupières d'Isaak battirent, ses oreilles de métal s'inclinèrent et se couchèrent. Il secoua la tête.
- Non, seigneur. »
Le mot de la fin :

Un très bon premier tome, j'en attends beaucoup pour le deuxième. L'univers mis en place est incroyable et très prometteur, il donne vie à des personnalités puissantes et hautes en couleur.

lundi 18 janvier 2016

Le Mythe de Cthulhu ~ H.P. Lovecraft

« Ce n’est que dans les romans qu’on accomplit les gestes dramatiques et attendus »




Résumé de la quatrième de couverture :

Partout dans le monde renaissent des rituels hideux d'un culte blasphématoire que l'on croyait disparu à jamais : le culte de Cthulhu. Les peuplades primitives se révoltent pour adorer d'odieuses idoles à l'effigie de la monstrueuse créature à tête de poulpe, endormie depuis des millions d'années dans sa demeure sous-marine de R'lyeh. Les temps seraient-ils venus ? Quelques hommes courageux, comme le professeur Angell, l'inspecteur Legrasse et le lieutenant Johansen, vont tenter de s'opposer au réveil de Cthulhu. Mais que peut le courage contre une abomination venue d'outre-espace, dont la simple vue suffit à vous faire perdre la raison ?

Six nouvelles terrifiantes, où se déchaînent des forces que l'esprit humain ne parvient même pas à concevoir...
Je ne vais pas y aller par quatre chemins, j'ai adoré ces nouvelles. Le lecteur est plongé dans du fantastique, du vrai. L'auteur nous embarque avec lui sur un fil, tanguant entre réalité et forces étranges. La tension, l'ambiguïté sont bien présentes tout au long du livre.
Sur les six nouvelles, seule la première s'attache à Cthulhu, les autres s'articulent autour d'autres phénomènes comme les forces extraterrestres, les créatures folkloriques ou encore les humains dégénérés. La folie tient lieu de fil conducteur, de même que l'horreur.
Nous avons toujours affaire à un narrateur qui parle à la première personne, ce qui renforce la tension car nous participons à ses enquêtes. En effet, dans chaque nouvelle, le narrateur tente de comprendre les phénomènes dont on lui parle ou dont il est témoin. C'est presque une démarche scientifique avec une enquête méticuleuse, des preuves, des témoins.
Chaque nouvelle explore un aspect différent du fantastique, que ce soit des monstres physiques ou de vieilles croyances un peu louches. Le lecteur reste toujours dans l'incertitude, même si les chutes sont quasiment sans appel, on se pose la question de savoir si le narrateur n'a pas halluciné. On retrouve le même type de personnages : ceux qui sont persuadés que ces phénomènes étranges sont bien réels et ceux qui pensent à des fables.
L'auteur joue sur des descriptions particulièrement angoissantes, très précises, si bien que les histoires semblent très réalistes. Le style fluide donne beaucoup de souplesse au texte qui est très agréable à lire et facile à suivre. Cela contrebalance le vocabulaire parfois technique. De plus, l'action arrive presque immédiatement, il n'y a pas de temps mort.
L'édition J'ai Lu n'est pas la plus avenante, la police d'écriture est assez serrée. Cependant, une fois entré dedans, les pages défilent rapidement.
Extrait :

« J'entendis d'abord, venant des profondeurs inconcevables, un bruit de galopade, un halètement infernal, un grondement sourd, et enfin je vis sortir, par l'ouverture située à la base de la cheminée, un jaillissement de vie multiple et repoussante, un flot abominable et ténébreux de corruption organique, mille fois plus hideux que les conjurations les plus noires de la folie et de la morbidité. Grouillante, bouillonnante, houleuse, écumante comme de la bave de serpent, s'étendant comme une maladie infectieuse, cette horreur sans nom sortait de ce trou béant, et débordait de la cave par toutes les issues possibles pour se répandre dans les maudites forêts nocturnes et semer la terreur, la maladie et la mort. » in « La peur qui rôde »
Le mot de la fin :

Un recueil en soi plutôt court mais vraiment dense qui met en valeur les talents d'écriture et de créateur de l'auteur. A lire pour les amoureux du vrai fantastique à la Poe.