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"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

vendredi 22 septembre 2017

Courir dans la neige ~ Fabrice Tassel

« Pendant le repas, maman ne m’a pas demandé combien de temps je comptais rester. »


Résumé de la quatrième de couverture :

Il est marié et père de famille. Chef cuisinier aussi, un métier à sa mesure, lui qui aime tant partager autour d'une table, magnifier les goûts et les saveurs. À quarante-deux ans, il n’a plus le choix. Le temps d'un été, peut-être d'un bilan, il doit retourner vivre chez sa mère.
Pour celle qui retrouve le fils adoré, c’est une renaissance. Entre eux brûlent des regards, des colères, la mémoire d’une enfance aux allures heureuses et une question lancinante : comment s’aimer, tant d’années après ?
Les mois passent, et la neige recouvre la campagne. Lui est toujours là. Il s’enlise peu à peu, renonce à toute forme d’ambition. C’en est trop. Il faut agir.
Alors, pour l’amour maternel, tout commence.
Ce roman est présenté par l’éditeur comme une contre-odyssée, et le terme sied parfaitement à ce récit. En effet, plutôt que de bouger sans cesse à la recherche de sa famille, le narrateur est enlisé auprès de sa mère. Sa femme et ses enfants ne lui manquent pas particulièrement.
L’histoire propose de se mettre dans la peau d’un chômeur, de quelqu’un qui n’a pas d’activité, qui erre souvent dans sa ville d’enfance. Il y a un sentiment de perte très fort. Pourtant, ce n’est pas un homme qui se laisse abattre, il est plutôt confiant pour sa situation professionnelle.
Le rapport à la mère est prédominant. Celle-ci est tellement heureuse de revoir son fils qu’elle fait tout pour qu’il reste, elle lui organise même des rendez-vous professionnels sans son accord. C’est une personne étouffante mais aimante. Elle cherche à rendre son fils heureux. Cependant, sa situation est assez ambiguë, car à travers son fils, c’est elle qu’elle tente de rassurer, de raccrocher à la vie. En effet, elle vit seule depuis le décès de son mari et a très peu d’amis. Avoir son fils lui permet de retrouver un souffle de jeunesse.
Le titre exprime avec justesse l’idée du roman, à savoir que le narrateur est sur un terrain glissant dans lequel il peut s’enfoncer s’il n’y prend pas garde. Il ne marche pas, car il est dans une espèce d’urgence passive. Il essaie de rattraper une vie qu’il ne pourra pas atteindre. 
L’auteur écrit avec simplicité et précision. Les chapitres alternent entre le point de vue de cet homme retourné chez lui, avec une narration à la 1ère personne qui renforce une identification, et de sa mère, à la 3e personne. Pour cette dernière, le lecteur a l’impression d’une distance, presque d’un jugement de la part du narrateur.
Extrait :

« La fin de la lettre est déchirée. Comment l’avais-je signée ? Avec mon prénom ? Ou “Votre fils”, selon une formule dont j’étais alors bien capable, manière d’asséner la distance que je voulais instaurer entre eux et moi ? Sur l’enveloppe, en revanche, apparaît nettement le cachet de la poste d’une petite station balnéaire où j’avais passé quelques jours post-triomphe avec des copains. Et des copines. Camping, l’amour dans les duvets, bières, saucisses-purée, cigarettes et pincements au cœur, par instants, en pensant à la maison.
J’avais expulsé de ma mémoire ce candide coup de sang. En regardant l’encre bleue pâlie par les années, la calligraphie encore soignée, je vois aussi du courage, à dix-huit ans et quelques, d’avoir ainsi défié ceux qui me permettaient de vivre. Qui allaient me donner l’occasion de réaliser mes rêves. Ou pas. J’ai toujours ressenti le poids d’une enclume dans le fond du ventre à l’idée de ne pas choisir mon futur. »
Le mot de la fin :

Un roman subtil et nuancé qui se déroule sur un terrain plat, sans aspérités de paysage, mais dont la terre est riche en souvenirs.

Alors, voulez-vous tourner ?

vendredi 15 septembre 2017

Le Puits des Mémoires : La Traque ~ Gabriel Katz

« La guerre, mon ami, c’est comme la diplomatie : de la poudre aux yeux ! »


Résumé de la quatrième de couverture :

Trois hommes se réveillent dans les débris d'un chariot accidenté en pleine montagne. Aucun d'eux n'a le moindre souvenir de son nom, de son passé, de la raison pour laquelle il se trouve là, en haillons, dans un pays inconnu. Sur leurs traces, une horde de guerriers, venus de l'autre bout du monde, mettra le royaume à feu et à sang pour les retrouver. Fugitifs, mis à prix, impitoyablement traqués pour une raison mystérieuse, ils vont devoir survivre dans un monde où règnent la violence, les complots et la magie noire.
Premier tome d’une trilogie qui a reçu le prix Imaginales 2013, ce livre pose un décor et une intrigue prometteurs.
Les trois héros ignorent tout de leur identité, de leurs compétences, de leur passé. Ils s’inventent et naissent une seconde fois en se fondant sur leurs réactions. Découvrant petit à petit leurs capacités étonnantes, ils veulent rester de « bons citoyens » et ne pas s’attirer d’ennuis. Malheureusement, les ennuis leur courent après et ils apprennent partiellement pourquoi ils sont recherchés, sans comprendre comment ils ont pu en arriver là.
L’enchaînement des événements est très bien mené, car le lecteur, de même que les personnages, ne comprend pas les tenants et aboutissants de l’intrigue. Il est trimbalé par l’auteur, pourchassé par d’étrangers cavaliers bicolores, et doit surveiller ses arrières.
Les trois personnages principaux, Nils, Karib et Olen, sont difficiles à cerner. Ils ne se connaissent pas, nous ne les connaissons pas et l’auteur donne très peu d’informations. Cela rend l’identification difficile, il y a toujours une distance.
L’univers décrit fait travailler l’imagination tout en étant plutôt simple. On n’est pas dans un roman fantasy où les néologismes s’enchaînent, ce qui est appréciable pour une lecture fluide. Petit bémol, il n’y a pas de carte du monde dans cette édition, ça aurait été utile pour suivre le périple des héros. La fantasy est présente par une magie sous-jacente qui attise la curiosité.
Extrait :

« Il se souvint de ce qu’avait dit Karib : plus un mage avait l’air déguisé en mage, plus il fallait s’en méfier.
— Bonjour mon brave, tonna Olen d’une voix de soudard.
— Que puis-je pour vous, messieurs ?
— Juste un renseignement, l’ami, fit Karib, qui ne semblait pas décidé à suivre Olen sur le ton des vieux briscards. C’est assez pointu : il s’agit de savoir si on peut effacer la mémoire d’un individu. Par un moyen magique, j’entends.
La question, abrupte, surprit l’homme, à qui on ne devait pas la poser souvent.
— Euh… Sûrement.
— C’est pour sa femme, ricana Olen, espérant que Karib finirait par se comporter en soldat. »
Le mot de la fin :

Un premier tome aux délicieuses promesses, avec une bonne maîtrise du genre !

Alors, voulez-vous tourner ?

vendredi 1 septembre 2017

Mille ans après la guerre ~ Carine Fernandez

« On le libéra, mais l’enfance était morte avec la mère ; et l’âge d’homme lui avait gravé, à tout jamais, le rictus des ivrognes et des suppliciés sur sa trogne de paysan. »


Résumé de la quatrième de couverture :

À l’aube du XXIe siècle, Miguel, un vieil homme solitaire, quitte sa cité ouvrière de la province de Tolède pour s’enfuir avec Ramón, son chien, dans les monts d’Estrémadure. Il vient de recevoir une lettre de sa sœur lui annonçant qu’elle souhaite s’installer chez lui. Face à la menace de la vie commune, le vieux libertaire se révolte. Pour la première fois de sa vie, il ose. Il s’évade.
Il prend un autocar en direction de Montepalomas, son village natal, où il n’était pas retourné depuis la guerre civile. Hélas, le « pays » a disparu, englouti par les eaux d’un barrage.
Du lac remonteront les alluvions de la mémoire : des pans entiers de sa jeunesse belle et terrible, quand on l’appelait Medianoche (Minuit) et que vivait encore son frère Mediodía (Midi), assassiné par les Franquistes, dont le visage, mille ans après la guerre, continue de le hanter.
Le vieil homme se tient aux confins de sa vie, à la pointe de tous ses échecs et il tentera, dans ce village où rôdent encore des haines vieilles de plus d’un demi-siècle, de se libérer de son double.
Un roman qui vous crie « Réveille-toi ! » Voilà ce qu’est Mille ans après la guerre.
Carine Fernandez s’est attaquée à un énorme morceau de l’histoire de l’Espagne, et avec quel panache ! L’intrigue peut sembler assez simple au début, avec ce vieil homme rentrant dans son village natal. Cependant, son lourd passé resurgit rapidement, étroitement lié à celui de son frère jumeau. La guerre d’Espagne envahit alors les pages, entre un camp de travail abominable, une fuite et un désir de liberté. Parce que les horreurs de la guerre, les crimes et la torture n'ont pas commencé avec Hitler.
La figure du frère concentre les nœuds de l’intrigue, avec l’absence de Mediodía, mais aussi parce qu’il s’agit d’une guerre fratricide. L’héritage de cette période pèse sur énormément de familles, les survivants sont évidemment encore de ce monde. Pourtant, ce thème est peu abordé, et jamais avec autant de détails. L’auteure restitue l’histoire, dans ce qu’elle a eu de vrai et de cruel, mais elle contrecarre l’atmosphère sombre avec des personnages emplis d’humanité.
Medianoche est ce genre de personnages qui vous fait fondre. Bourru, solitaire, mais terriblement attachant, il dégage une fragilité de grand-père qui vous donne envie de le prendre par la main. Ramón semble être uniquement un appui pour Medianoche, mais il prend une grande importance dans le récit. Andres et Rosario sont les deux autres personnages qui ont façonné Medianoche, que ce soit par leurs conseils ou leur présence. Et Mediodía, l’absent, emplit l’espace par son souvenir vivace.
La force de ce roman est d’être construit comme un tout. Les éléments se complètent, Carine Fernandez ne fait rien de gratuit. Elle délivre une conclusion qui se révèle comme une évidence, bien qu’elle soit difficile à soupçonner, et elle nous amène sur ce chemin en nous guidant. Le texte est ciselé et permet de saisir avec précision l'évolution de Medianoche.
Extrait :

« — […] Mais le pire, mon vieux, c’est quand tu es réveillé en sursaut par les gardes, que ton cœur te saute à la gorge à t’étouffer et que ce n’est pas ton nom qu’on appelle, mais un autre. Celui de ton compagnon de paillasse.
— Pourquoi le pire ? Le pire ç’aurait été qu’on t’appelle, toi. Tu vois comme tu es, je l’ai toujours su : le meilleur de nous tous.
— Arrête, tu es un vrai môme. Je t’ai dit que tu ne me connaissais pas. Tu veux savoir ? Le pire, c’est qu’à ces moments-là, je n’ai pu réprimer la joie sauvage qui m’inondait. Une joie incontrôlable. Je la maudissais pourtant, cette saloperie de désir de conservation. Un autre allait se retrouver criblé de balles contre un mur, un autre. Moi je resterais vivant un jour de plus. »
Le mot de la fin :

Un regard poignant et novateur sur une guerre dont on ne parle pas assez.

Alors, voulez-vous tourner ?

vendredi 25 août 2017

Et soudain, la liberté ~ Évelyne Pisier et Caroline Laurent

« Notre moment était venu, celui d’une transmission dont le souvenir me porterait toujours vers la joie, et d’une amitié aussi brève que puissante, totale, qui se foutait bien que quarante-sept ans nous séparent. »



Résumé de la quatrième de couverture :

Évelyne Pisier voulait raconter l’histoire de sa mère, et à travers elle, la sienne. Une histoire fascinante couvrant soixante ans de vie politique, de combats, d’amour et de drames – le portrait d’une certaine France aussi, celle des colonies et de la contestation, du patriarcat et du féminisme. Nous étions d’accord : il fallait en faire un roman.
Un roman qui, de l’Indochine en guerre à la Nouvelle-Calédonie des années cinquante, de la révolution cubaine à Mai-68, conte les destinées de deux femmes éprises de liberté. Deux héroïnes modernes et indépendantes, révélées à elles-mêmes par Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.
Tout aurait pu s’arrêter un jeudi de février, à la mort d’Évelyne. Elle avait tissé la trame du livre. Il restait à le mettre en forme.
J’étais son éditrice. Son amie. Elle m’avait confié ses rêves et ses souvenirs.
J’ai terminé le livre.

C.L.

vendredi 14 juillet 2017

Pot-Bouille ~ Émile Zola

« Décidément, on n’aime bien que les femmes qu’on n’a pas eues. »


Résumé :

Octave Mouret arrive de province pour s’installer dans un immeuble bourgeois en plein Paris. Son objectif est de séduire les dames, mais malheureusement il se heurte aux caractères bien trempés des parisiennes. Ses voisins mènent leurs affaires personnelles et professionnelles à la baguette et avancent leurs pions, comme sur un jeu d’échecs, afin de faire un maximum de profits. Et derrière tous ces bourgeois obnubilés par leur compte en banque, les mariages et les tromperies, les bonnes et les domestiques s’en donnent à cœur joie pour critiquer leurs maîtres et médire dans le dos des uns et des autres.